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17.02.2007

La fin d'une époque (suite)

La commune était découpée en quatre lieux d’animation répartis également sur l’ensemble du territoire. A l’église et la mairie faisait face, au carrefour de la route d’Anet et de la route de Dreux, le quartier du boulanger. A l’entrée du village, vers la route de Houdan se tenait le café-épicerie Dauriat qui se trouvait à l’opposé du café-épicerie Cabard. Cette répartition intelligente des lieux de rencontre incontournables facilitait la communication entre les habitants et chacun faisait preuve de solidarité envers ses voisins sachant très bien qu’en cas de difficulté, il pourrait aussi faire appel à eux.

Avant 1960, pour un peu moins de quatre cents habitants et quelques Parisiens en week-end, il y avait six commerces installés à demeure dont certains organisaient aussi des tournées et trois ou quatre commerçants ambulants qui passaient régulièrement. A cette époque, mes grand-mères restaient avec nous durant deux mois. Elles n’avaient pas de voiture mais trouvaient sur place tout ce qui était nécessaire à la vie quotidienne de la famille.

Dans le quartier de la boulangerie, la charcuterie Levoy devant laquelle s’arrêtait le car venant de Paris, louait des chambres et faisait restaurant. Ce large éventail de services nous a permis de recevoir de nombreux parents et amis venant à Rouvres pour profiter de l’air de la campagne. Un peu plus haut sur la route de Dreux le café bureau de tabac dont les Dauriat ont récupéré l’activité à sa fermeture répondait aux besoins des fumeurs.

Dans ce quartier se dressait le café des voyageurs tenu par Monsieur et Madame Armand. Madame Armand s’occupait de l’épicerie et vendait aussi de la charcuterie. C’était une dame âgée, très douce et gentille avec les enfants. Elle retenait par un chignon ses cheveux argentés, portait une blouse blanche et au ras du cou, un collier de perles noires qui lui donnait un air très digne. Après le bureau de tabac, c’est le second commerce qui s’est arrêté. La maison a conservé longtemps la trace de son enseigne et gardé ses volets clos. Je me souvenais d’eux en allant acheter le pain.


Les premiers boulangers s’appelaient Dourdaine. L’extrait d’un film familial fait revivre quelques instants cette boulangère blonde aux cheveux frisés et au large sourire. Ensuite Monsieur et Madame Chédeville sont arrivés. Un dimanche, alors que la boulangère faisait face à l’affluence d’après la messe, j’ai joué avec Carole bébé en lui prêtant ma poupée. Je suis restée si longtemps que ma mère a dû venir me chercher. Bien sûr nous n’avions pas le téléphone et utilisions la cabine publique installée chez Dauriat mais uniquement en cas d’urgence.

Pour arriver chez Dauriat il suffisait de longer la route en direction de Houdan en passant devant l’école de filles. A gauche de l’entrée du café trônait une pompe à essence mécanique. Remplir le réservoir prenait du temps mais tous les clients attendaient patiemment. On vendait de tout chez Dauriat : de l’essence, des timbres poste, des cartes postales, des journaux, du tabac, des bouteilles de gaz etc...

L’intérieur de l’épicerie était un peu sombre mais lorsque nos yeux s’habituaient à l’obscurité, on trouvait tout ce que l’on

cherchait : du boudin, des saucisses, des fruits, des légumes, du fil et des aiguilles, des espadrilles, des blouses pour la rentrée des classes, des chapeaux de paille, de l’anti-limaces, du papier tue mouches et même du poisson le vendredi .

L’odeur qui régnait dans la boutique était inimitable. Aux effluves des saucisses pendues au-dessus du comptoir, des fruits mûrs à point à l’entrée du magasin se mêlaient celles du caoutchouc, de la corde et des produits d’entretien.

Le café-épicerie Cabard que nous appelions « chez Louisette » était l’épicerie la plus proche de notre maison. Située à quelques mètres, dans la grande rue, nous avons su très tôt y aller seuls.

Louisette était une femme jeune que je trouvais jolie avec des cheveux châtains et frisés qu’elle portait mi longs et un rouge à lèvres discret que j’aimais beaucoup. Aidée de ses parents, Monsieur et Madame Brindeau, elle tenait son commerce et élevait deux enfants : Pierrot et Colette. Pour moi ils étaient « des grands » et je me souviens de Pierrot arrivant un soir en moto, et de Colette, jolie jeune fille blonde, qui parfois servait à l’épicerie. Ma mère demandait régulièrement de leurs nouvelles et j’écoutais, intéressée, parler des menus détails de la vie de ces adolescents de la campagne.

A tout moment, nous allions chez Louisette.

Pour étancher notre soif après la promenade, nous achetions de la limonade. Des « biscuits BN » aussi ; de gros biscuits un peu durs sur lesquels nous étalions du beurre frais. Nous rapportions les bouteilles consignées pour acheter ces fameux « caramels à un franc » qui, non seulement n’étaient pas chers mais en plus pouvaient être gagnants. Parfois nous choisissions des pâtes à mâcher avec lesquelles nous faisions des concours de bulles dont les plus grosses s’écrasaient immanquablement sur notre nez.

Nous achetions aussi du « banania » et les points récoltés sur l’emballage donnaient droit à une très belle boite en fer décorée de fleurs peintes. Ah ! ces boites qui gardaient longtemps l’odeur du chocolat...J’étais contente chaque fois que nous pouvions en rapporter une. La grosse rouge servait à protéger la farine, le riz ou les pâtes de l’invasion des fourmis. J’ai gardé la verte avec ses bouquets de roses rouges et jaunes près de quarante ans. Il n’y a pas si longtemps encore, elle abritait mon nécessaire de couture malgré son couvercle cabossé.

Un jour de pluie, alors que je m’ennuyais un peu, Louisette m’a proposé de tricoter. Je lui ai acheté des aiguilles et choisi de la laine dans la grosse boite en carton remplie de petites pelotes de toutes les couleurs. Je pouvais les mélanger entre elles et je revois encore les robes turquoise et blanc ou bordeaux et jaune que j’avais réalisées pour mes poupées. Je crois que j’ai épuisé son stock car lorsque le soleil est revenu, j’ai continué à tricoter assise sur la grande terrasse.

Chez Louisette il se passait toujours quelque chose. Lorsque le coiffeur a installé son salon de fortune dans une salle du café, Jean-Claude s’est fait couper les cheveux. Ce coiffeur un peu trop bavard a fait déraper le rasoir sur le bout de l’oreille de mon frère d’où s’écoula une goutte de sang. Sans plus de manières, le coiffeur mouilla le bout de son doigt d’un peu de salive et essuya la coupure pour arrêter le saignement devant ma mère stupéfaite de cette réaction. Elle rangea son mouchoir promptement sortit et Jean-Claude ne s’aperçut de rien.

J’aimais aller au café lorsque mon père s’y arrêtait en revenant de la pêche. J’y ai découvert le diabolo grenadine dont les bulles piquaient le nez et qui laissait au fond du verre du sirop que j’aspirais avec délectation grâce à une « vraie paille ».

J’étais captivée par le jeu de billard. J’aimais le contact avec ses grosses boules de couleurs vives, brillantes et lisses qui emplissaient toute ma main. Pour épargner le tapis, j’avais interdiction de toucher aux queues. Frustrée de cette expérience, après avoir soigneusement frotté mes doigts sur le cube « de bleu » je poussais consciencieusement les boules du bout de l’index jusqu'à ce que des amateurs viennent me déloger. Un festival de sons entremêlés emplissait mes oreilles : les commentaires, parfois ironiques, des joueurs, le claquement des boules entre elles, les rebondissements sur les côtés de la table et les cris de joie de ceux qui marquaient des points m’amusaient beaucoup. Ensuite le bruit sec du boulier mural annonçait que les scores étaient bien comptabilisés. Le temps passait vite et je ne m’ennuyais jamais à les regarder jouer. Pendant ce temps les garçons faisaient une partie de baby-foot, jeu pour lequel je n’étais pas douée et qui m’intéressait peu.

A cette époque il n’y avait pas de salle des fêtes et c’est chez Cabard qu’avaient lieu la distribution des prix récompensant toute une année d’application scolaire et « l’arbre de Noël ». Dans une grande salle au fond du café on installait, pour la circonstance, des chaises et des bancs face à la petite estrade. Les enfants venaient pendant la semaine, répéter sous l’œil bienveillant mais critique de Madame Bréard, des saynètes ou des chansons qui seront présentées aux enfants et à leur famille pour le grand jour. Un superbe arbre de Noël illuminait la salle et chaque enfant recevait son jouet et bien sûr la traditionnelle « orange de Noël ».

Les séances de cinéma et les bals du quatorze juillet s’y organisaient aussi. C’était familial, convivial ; tout le monde se connaissait, tout le monde se parlait. Les jeunes se sentaient entourés. Ils aimaient se regrouper, mais ils savaient que s’ils commettaient quelques méfaits chacun connaissant leurs parents, ils seraient réprimandés.

Le café Cabard a connu une fin brutale et tous ceux qui l’on appris en ont éprouvé une grande tristesse. Malheureusement la fin de ce commerce annonça aussi la fin d’une époque et tout changea très vite.