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30.01.2007
Du moulin jaune au moulin de la folie (2)
Nous nous remettions en route, détendus par notre exercice vocal et prenions le temps de nous arrêter pour observer un bousier pousser sa boule de crottin ; chercher l’animal qui, prenant la fuite, avait manifesté sa présence en faisant rouler quelques cailloux sur le talus ; admirer les couleurs mordorées d’un scarabée doré. Nous nous écartions soigneusement de ce que nous croyions être des trous à serpent et cueillions quelques fleurs des champs que nous trouvions toutes plus jolies les unes que les autres. Parfois nous ramenions, au péril de nos doigts écorchés, quelques chardons bleus dont notre grand mère raffolait.
La colline était aride et grâce au travail acharné des cultivateurs, même les ronces se disciplinaient sur ses flancs. La différence de végétation entre la colline et le bord de la rivière nous donnait l’impression de traverser un autre monde. Lorsque le troupeau paissait à quelques pas de là, nous allions caresser les moutons et leur donner quelques touffes de luzerne ramassées sur le bord du chemin.
Toujours en quête de sensations fortes, nous prolongions notre promenade en faisant un détour pour passer devant la « cabane à Pacifique ».
Pacifique était ce que nous appellerions maintenant un SDF. Il avait élu domicile dans un abris sous un monticule de terre à l’extrémité du village et en avait fait sa « maison » qu’il fermait d’une porte de fortune confectionnée de quelques planches. Une petite cheminée digne d’un maison de Disney sortait du mur formant un coude et se dressait fièrement sous son petit chapeau pointu.
Parfois, sur le chemin, nous croisions Pacifique qui regagnait ses pénates, légèrement titubant et tenant des propos incompréhensibles pour nous. Il nous faisait peur car nos parents nous avaient demandé de ne pas l’approcher. Il vivait de ce que chacun lui donnait lorsqu’il réalisait quelques menus travaux. Mon père lui avait demandé de faucher l’herbe du fond du jardin. A grands renfort d’arguments très imagés, il nous avait interdit d’aller le regarder travailler. Dès qu’il approchait nous nous éloignions, pourtant il n’était pas méchant.
Je me souviens de cette scène qui est restée gravée dans ma tête de petite parisienne à qui on a appris à se méfier des gens différents : le petit Raphaël, un jeune voisin qui était un enfant recueilli par la famille du père Athanas , adressa à l’homme d’un grand « bonjour Pacifique ! ». Pacifique, très content, commenta sans doute à notre intention : « Ah ! c’est gentil de me dire bonjour. J’aime bien que l’on me dise bonjour moi » et il emmena Raphaël chez Louisette pour lui acheter quelques caramels à un franc. Nous aussi nous aurions pu lui dire bonjour, il ne nous aurait pas mangés.
Nous passions donc très vite et le cœur battant devant la cabane de Pacifique pour nous arrêter à la porte du Moulin de la Folie.
Quel contraste entre ces deux logis !
L’intérieur de la propriété était occulté par de grandes haies ce qui aiguisait notre curiosité en ne laissant rien entrevoir de la beauté des lieux. Nous remontions sur le chemin qui surplombe le porche d’entrée et sautions pour tenter d’apercevoir un petit peu de l’intérieur de la cour. Parfois le portail restait ouvert et nous contemplions longuement cet espace mystérieux et fleuri aux murs couverts de vigne vierge, imaginant ce que nous ne pouvions voir.
Le Moulin de la Folie était celui que je préférais.
Nous traversions le pont en nous penchant d’un bord à l’autre pour explorer des yeux la rivière et guetter les poissons, les grenouilles ou les magnifiques libellules bleues ou vertes qui tournoyaient au-dessus du courant. Nous descendions près du lavoir où la terre molle portait des traces de sabots laissées par les troupeaux venus se désaltérer à cet endroit. Nous regardions un moment les grilles qui faisaient barrage aux débris de végétaux portés par le courant mais ne nous approchions pas trop car à cet endroit il y avait « du fond » et il fallait prendre garde de ne pas tomber à l’eau.
A travers les feuillages nous apercevions la roue du moulin puis reprenions le chemin de la maison.
Au coin de la rue nous attendait encore un moment d’émotion : la scierie de Paul Gautier. Parfois une grosse machine émettait un bruit strident qui nous faisait fuir à grands pas. Restait à remonter la rue principale où nous pouvions croiser quelques vaches qui nous regardaient de leurs gros yeux ronds un peu curieux puis elles continuaient à brouter quelques végétaux sur le bord du chemins ce qui ne manquait pas de provoquer la colère de la personne chargée de les ramener à l’étable car ces demoiselles ne faisaient pas la différence entre une touffe d’herbe et un parterre de fleurs. Elles semblaient même apprécier les fleurs.
Enfin nous retrouvions la maison, fourbus mais contents, pour reprendre des forces et repartir vers une autre aventure.
09:23 Publié dans Souvenirs d'une petite parisienne | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
Commentaires
Merci de votre visite. pour voir mon village il faut cliquer sur ce qui est écrit en rouge dans le com sur la peine de mort !!! oui c'est compliqué ... je ne suis pas douée !!! et en plus je crois que c'est en très grand format.
Bises. Biche
Ecrit par : Biche | 30.01.2007
Belle histoire d'une enfance vécue à la campagne.
Et joliment écrite...
Attention quand même, il faudra réécrire certains passages avant de publier le livre, sauf à vous exposer à des critiques ironiques...
Les trous à serpents !
Hum, chacun sait que les serpents ne sont pas des animaux fouisseurs, ils ont bien trop peur de se casser les ongles !
Je plaisante, évidemment!
A bientôt...
Ecrit par : Crabillou | 30.01.2007
J'ai toujours autant de plaisir de vous lire,une histoire bien pacifique en vérité d,douce,claire comme de l'eau de roche.Ce qui pour nous est évidement un compliment puisque notre eau vient du village de roche.bises et n'écoutez crabillou que de loin,c'est un auvergnat.Et c'est pas rien un auvergnat.
Ecrit par : heraime | 30.01.2007
A Heraime et Crabillou :
D'abord Heraime, je dois vous dire que j'ai des racines auvergnates...et j'en suis très proche par mon amour de la nature.
Crabillou, merci pour votre précision sur les serpents ...qui me fait prendre conscience que je ne sais pas comment "nichent" les serpents car ils me faisaient peur (à part les orvets que je prenais à pleine main)...(rire)...ce petit ouvrage a été édité à 100 exemplaires seulement pour les anciens du village à une occasion que je vous raconterai dès la fin de ce récit...
Merci à vous deux de suivre mes récits avec autant d'attention.
Bises
Ecrit par : Anne-Marie | 30.01.2007
le monde change de plus en plus vite....Louis XIV vivait comme Alexandre le Grand mais nos petits enfants ne vivront pas dans le monde que nous avons connu !
Ecrit par : ulysse | 30.01.2007
C'est vrai Ulysse et nous n'y pouvons rien ou du moins pas grand chose...c'est pourquoi il est si important de laisser des témoignages de la vie passée...parce que nous ne chageons pas aussi vite que le monde et les petits ont de quoi être bien déstabilisés si on les laisse sans repères.
Ecrit par : Anne-Marie | 30.01.2007
quel plaisir de vivre au village avec vous, c'est un beau témoignage que vous laissez pour ceux qui connaissaient ou vivaient dans ce village.
je profite de mon passage pour vous dire que nous n'avons pas trouvé de poudre pour les oisillons , en désespoir de cause Philibert mange de la bouillie de graines écrasées cuites dans du lait se soja avec un peu de jaune d'oeuf cuit avec.Il faut lui ouvrir le bec de force pour mettre la seringue et verser un peu.
J'ai peu d'espoir mais qui sait.
J'ai beaucoup apprécié le film de Mère Thérésa, voilà des personnes qui font plus pour l'Eglise et sa crédibilité que bien des théologiens
amitiés
Ecrit par : josette | 30.01.2007
Ce n'était qu'une petite taquinerie...
Pendant la période "chaude" les serpents vivent en plein air, même si à l'occassion ils s'abritent de leurs prédateurs en se coulant dans des trous de rochers, ou sous les racines, voire dans un vieux terrier de lapin...
Les vipères et les couloeuvres pourchassent les campagnols jusque dans leurs galeries...
Quant aux orvets, ces "serpents de verre" qui en fait sont des lézards, ils hivernent à plusieurs, une dizaine parfois, sous une grosse pierre, ou une vieille souche.
A bientôt....
Ecrit par : Crabillou | 30.01.2007
Crabillou, je l'avais bien pris comme une taquinerie...qui a amené une vraie question.
Merci de m'avoir répondu...sérieusement . Je vais me pencher sur la recherche de vernis à ongle consolidant les ongles des dames serpent qui voudraient se creuser un terrier (rire).
A vientôt
Ecrit par : Anne-Marie | 30.01.2007

